Parler de sécheresse alors que l’on sort d’une des périodes les plus pluvieuses de la décennie, cela peut paraître incongru. Mais notre bassin méditerranéen est capricieux, et la tourmente des cieux n’a que faire de...
Parler de sécheresse alors que l’on sort d’une des périodes les plus pluvieuses de la décennie, cela peut paraître incongru. Mais notre bassin méditerranéen est capricieux, et la tourmente des cieux n’a que faire de nos modèles économiques. En cela, l’eau reste l’élément à protéger avant tous les autres.
Un projet phare et pilote dans toute l’Union européenne a été mis en place depuis maintenant sept ans à Roquefort-des-Corbières. Petite commune de 1 100 habitants non loin de la nationale et de l’autoroute A9 qui mène à Narbonne, Roquefort n’en possédait pas moins la physionomie et l’envie pour accueillir, sur un total de 16 hectares de vignoble, cette expérience d’arrosage par goutte-à-goutte avec des eaux usées.
Vignes alimentées par le goutte à goutte de la mini bassine de la station d’épuration
Thierry Grillet
Récupérer l’eau par tous les moyens, c’était le constat mis en avant au lancement du projet par le président et viticulteur de la cave coopérative de Cap Leucate, Lilian Copovi. Lancé juste avant les trois sécheresses à répétition qui ont malmené les ceps et les hommes et ont fait passer la deuxième décennie de ce XXIe siècle dans un climat présahélien, la réutilisation des eaux usées de la station d’épuration de Roquefort a sauvé la mise sur certaines récoltes lors de ce premier acte caniculaire.
Au loin le village pilote de Roquefort-des-Corbières
Thierry Grillet
Une anticipation sur la ressource qui fédère, nous dit Laurent Villagordo, viticulteur à Roquefort et président de l’ASL (association de syndicat libre), neuf propriétaires fonciers sur une surface exploitée et partagée de 16 hectares. Parmi ses 80 hectares de vignoble, il en possède deux voisins de la station d’épuration et compte en planter un autre, divisé en deux parties, entre grenadiers et vigne, qui servirait de projet pédagogique pour les écoles. En effet, les jeunes parents qui s’installent dans la commune voient d’un très bon œil cet exemple écoresponsable d’économie sur les réserves d’eau.
Une mini bassine qui alimente les 16 hectares du projet
Thierry Grillet
Face à cette mini-bassine creusée à côté de la station d’épuration et qui alimente après traitement approprié les 16 hectares lui faisant face, Laurent explique qu’auparavant cette eau partait entre autres dans le ruisseau le plus proche. Là, l’eau est repompée de la bassine, passée dans des filtres à sable et à UV et récupérée en fonction de la consommation du village (150 m³ par jour l’été et 100 l’hiver). Quatre acteurs s’invitent à cette fête de l’eau recyclée : la cave coopérative de Cap Leucate, la mairie de Roquefort, le Grand Narbonne et BRL (concessionnaire du grand réseau hydraulique propriété de la région Occitanie/Pyrénées-Méditerranée). En 24 h, le cycle distribue 20 millimètres d’eau sur deux hectares. Le circuit primaire a été financé par BRL et les tuyaux dans les vignes qui permettent l’acheminement du goutte-à-goutte ont été pris en charge par les producteurs.
Instruments de mesure assurés par l’entreprise BRL
Thierry Grillet
Certains se poseront la question, qu’arroser avec de l’eau de la station d’épuration peut paraître ragoûtant et faire dévier le bouquet attendu de l’amateur anxieux. Nulle crainte là-dessus. Si l’autorisation est donnée sur les fruitiers et les vignes, c’est qu’ils ont les profils nécessaires à la bonne filtration. Des chercheurs viennent régulièrement étudier les résultats du site de Roquefort. Roumains, Allemands, Espagnols, président des Parcs nationaux de France, tous scrutent ce captage et détournement des eaux usées pour secourir les ceps malmenés par les canicules désastreuses, mettant en jeu leur survie même. Laurent évoque des chiffres alarmants. En 1998, il y avait 45 agriculteurs sur la commune, il n’en reste plus que huit. S’adapter donc, pour vivre encore de son labeur.
Si le diable est quelquefois dans les détails, le salut vient souvent d’idées toutes simples. Partout, dans nos territoires, des habitants trouvent des solutions pour s’adapter à l’évolution climatique.
Avec un renouvellement des vignes qui se fait tous les 30 ans en moyenne, il s’est aperçu que les jeunes ceps de syrah, cabernet-sauvignon, cinsault, caladoc, muscat d’Alexandrie… tenaient mieux les coups de chaud, à l’inverse des vieilles vignes qui faisaient la gloire de certains vignobles quand la pluviométrie était au rendez-vous. Les sécheresses amènent les professionnels à repenser tout leur paradigme. Une adaptabilité difficile, pointue, coûteuse, mais amenant des résultats positifs grâce à une autre utilisation de la ressource comme sur le site de Roquefort.