Avec une sélection de 215 lettres, “Baisers du singe” révèle la relation intense et intime de Virginia Woolf et de sa sœur, Vanessa Bell. Un ouvrage exceptionnel. ...
Tout lire. Ou picorer, selon l'envie. Mais pour saisir l'importance de la relation intense, de la sororité qui existait entre Virginia Woolf (1882-1941) et sa sœur Vanessa Bell (1879-1961), rien ne vaut la lecture intégrale de Baisers du singe, de ces lettres qui "se lisent comme des lettres d'amour" selon Vanessa.
Réalisée par Carine Bratzlavsky - ancienne directrice à la RTBF et présidente de la Commission du cinéma de la Fédération Wallonie-Bruxelles - cette sélection de 215 lettres que se sont échangées l'écrivaine et la peintre, forment une correspondance croisée inédite et vibrante, un nouveau chapitre de l'œuvre de Virginia Woolf, qui permet d'entrer dans l'intimité des deux artistes, de traverser, de 1904 à 1941, deux guerres mondiales et 37 années d'existence pour s'achever avec la lettre d'adieu poignante de Virginia à sa sœur en mars 1941 : "J'ai lutté, mais je n'y arrive plus."
Virginia Woolf et Vanessa Bell à Talland House en 1894. ©La table RondeAvant d'arriver à ce funeste 28 mars 1941, à ce jour où Virginia Woolf partit, de lourdes pierres dans les poches, se noyer dans les eaux de l'Ouse, la rivière qui coulait près de sa maison, c'est la joie, ainsi que l'ironie teintée de gravité, qui prédomine dans l'échange des missives. Le courrier des deux sœurs dévoile une existence pleine de vitalité, d'envie, d'humour et de moqueries, à mille lieues de l'image mélancolique qu'on peut avoir de la romancière britannique, de cette icône du féminisme, même si les maux de tête, la fatigue - la dépression, soignée au lait et à l'Ovomaltine !- y sont aussi présents. Vanessa, l'aînée de trois ans, s'inquiète pour la santé de sa sœur et l'encourage à se reposer.
Les derniers potinsLes deux sœurs s'écrivent très régulièrement, comme elles se téléphoneraient voire s'enverraient des textos aujourd'hui. Elles parlent de leurs domestiques, de leur ennui, de l'art, de la littérature ou de la grippe, récurrente. Elles échangent parfois de vraies banalités et souvent, les derniers potins de la bourgeoisie victorienne dont elles raffolent, comme en témoigne la lettre 67 de Virginia à Vanessa : "Il y a toujours un coin de ma tête où je te garde une pleine besace de potins" . Certaines lettres se révèlent délicieusement piquantes et affichent de vraies variations de ton, passant sans cesse du coq à l'âne, de la tentative de suicide de Virginia à une demande d'argent pour le loyer, à l'image de la bipolarité dont souffrait l'autrice de Mrs Dalloway mais aussi du stream of consciousness, ce flux de la conscience propre à l'écriture de Virginia Woolf. Elles auront conversé toute leur vie par écrit, sauf aux rares périodes où elles étaient ensemble à Londres ou dans le Sussex.
La lecture du courrier révèle qu'elles voyageaient beaucoup, de Rome à Cassis, des Cornouailles, où Virginia se sentait particulièrement bien, à Vannes, de Londres à Venise.
Virginia, avant qu'elle ne devienne WoolfUne certaine rivalitéCe recueil, qui s'apprécie de plus en plus au fil des envois, permet aussi de côtoyer de grands noms comme l'économiste John Maynard Keynes ou le peintre et critique d'art Roger Fry, membres du groupe d'intellectuels de Bloomsbury, dans le quartier bohème de Londres où les Woolf avaient élu domicile. Ou d'en savoir plus sur l'hésitation de Virginia avant d'épouser Leonard Woolf.
La relation des deux sœurs se modifie au fur et à mesure des années et des drames, nombreux, qui les ont assombries. Au début, on croit deviner une rivalité entre la peintre et l'écrivaine. "Une chance qu'elle n'écrive pas, me dis-je", avouera Virginia à sa sœur après l'avoir complimentée pour l'un de ses tableaux. Vanessa était une peintre et décoratrice reconnue. Elle illustrera les jaquettes des livres de Virginia, qui écrira les préfaces de ses catalogues. Elles ne cessent de s'affubler de divers surnoms. Dans la famille Stephen, Vanessa était le dauphin et Virginia, le singe. Elle signait aussi Ton B ou B pour Billy goat, le bouc.
Leurs amours, parfois bisexuelles – comme en témoigne la passion de Virginia pour Vita -, leurs unions, leurs chagrins ponctuent leur conversation. Virginia parle peu de son processus d'écriture. Baisers du singe n'ouvre donc pas la porte de sa Chambre à soi mais on sait quand elle termine un livre et on perçoit la fébrilité avec laquelle elle attend le verdict de sa sœur. Et si, fait rare à l'époque, la poste avait du retard, Virginia s'inquiétait, comme ce fut le cas après son envoi du manuscrit de Promenade au phare à Vanessa. La réponse valait l'attente : "C'est ta meilleure œuvre […] Je suis enthousiasmée, ravie et transportée dans un autre monde comme seule peut le faire une œuvre d'art majeure".
"Cette correspondance respire la vitalité et permet de comprendre la vie qui bouillait en Virginia Woolf"Leur affection ne cesse de grandir et lorsque Vanessa perd son fils, Julian, âgé de 30 ans, engagé dans la guerre d'Espagne, c'est Virginia, la cadette, qui protège son aînée avec des lettres qui s'achèvent parfois par le très beau "Ne réponds pas".
D'une réelle importance, ce portrait intime de deux femmes d'exception a été illustré avec soin de 50 photos et documents, le tout accompagné d'un véritable appareil critique. Un écrin de choix, une enveloppe de bel augure pour des lettres qui tiennent toutes leurs promesses.
"Baisers du Singe" traduit par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio.(La Table Ronde). ©La table Ronde⇒ Baisers du Singe. Correspondance. Virginia Woolf & Vanessa Bell | Recueil | Traduit par Carine Bratzlavsky & Anne-Marie Smith-Di Biasio | La Table Ronde, 625 pp., 36 €
EXTRAIT
"197. Virginia à Vanessa
(3 février 1938)
52, Tavistock Square, W.C.1
J'étais vraiment furieuse de t'avoir si peu vue aujourd'hui, créature chérie : je pensais au fait que demain serait l'anniversaire de Julian et que je l'avais vu dans son berceau. Tu sais que je ferais l'impossible pour t'aider et il est si terrible de ne pas en être capable : autrement qu'en t'adorant comme je le fais.
Ceci n'appelle pas de réponse : ce n'est qu'un baiser du Singe, mon trésor."
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| # | Наименование новости | Тональность | Информативность | Дата публикации |
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