La coalition d’extrême droite et de droite vend le modèle de flux migratoires contrôlés pour compenser le manque de main-d’œuvre dans certains secteurs de l’économie italienne. Mais dans les faits, cette loi transforme des travailleurs entrés légalement dans le pays en clandestins. ...
Il est bientôt midi et le soleil tape fort sur les immenses champs qui encerclent la ville de Latina, au sud de Rome. Ici, la terre est fertile : cette ancienne zone de marais fut en effet assainie au début du XXe siècle, notamment pendant la période du fascisme, pour devenir l'un des poumons agricoles de l'Italie moderne. Kiwi, pastèques, tomates, légumes potagers : tout pousse facilement dans ce terreau noir comme du charbon. Les nouveaux "mineurs" ne travaillent pas en profondeur, mais sous un soleil de plomb, et se prénomment Singh, Kabir, ou Ameer. À Latina, 30 000 ouvriers agricoles, pour la plupart des Indiens originaires de l'État du Penjab, cultivent les fruits et les légumes qui seront ensuite exportés dans toute l'Italie et en Europe.
"Moi je suis en règle, mon patron est bon", affirme Lala, le seul qui parle quelques mots d'italien dans ce groupe d'une quinzaine d'hommes qui sarclent un champ. "Je gagne mille euros par mois", précise-t-il, sans expliquer s'il doit rendre une partie de son salaire à son "caporal", l'intermédiaire qui fournit les travailleurs aux patrons italiens. La plupart de ces Indiens sont arrivés légalement en Italie grâce au décret flussi (flux), ainsi qu'on appelle la loi qui fixe les quotas d'entrée légale des travailleurs non européens dans le pays.
Le "double visage" de Giorgia Meloni vis-à-vis des migrants : fermé à l'international, ouvert en ItalieLes failles du décret "flussi"La coalition d'extrême droite et de droite dirigée par Giorgia Meloni prône une tolérance zéro contre l'immigration clandestine et se pose comme un des gouvernements européens les plus durs sur le sujet. Mais d'un autre côté, elle cherche aussi, par le biais du décret flussi, à répondre à la demande de main-d'œuvre dans des secteurs clefs de l'économie nationale, comme l'agriculture et le tourisme, tout en réduisant le travail au noir et en offrant un canal légal d'entrée en Italie. Un système montré en exemple dans de nombreux pays, notamment au nord de l'Europe.
Pourtant à Latina, on peut toucher du doigt les failles du système. Au siège de la confédération des agriculteurs de la ville, Daniela Salvador est la spécialiste du décret. Les agriculteurs lui demandent de s'occuper de l'énorme bureaucratie qui accompagne cette recherche de main-d'œuvre étrangère légale. "Nous ouvrons les dossiers en novembre, la loi nous oblige à contrôler si les entreprises agricoles sont suffisamment saines pour engager de la main-d'œuvre, ensuite nous insérons les noms des travailleurs étrangers sur le site du ministère de l'Intérieur. Et là, c'est une vraie loterie", détaille celle qui est aussi vice-directrice de la Confagricoltura. "Car un seul jour par an, en janvier, toutes les entreprises italiennes doivent introduire leur dossier, et comme les quotas sont limités, le premier arrivé est le premier servi. Et souvent certaines de nos demandes sont rejetées, faute de place."
Entre 2026 et 2028, le gouvernement italien a en effet prévu 495 000 visas de travail ; à raison de 165 000 par année, dont 88 000 pour l'agriculture. "Ce n'est pas suffisant", affirme Daniela Salvador. "Rien que dans la province de Latina, près de 5 000 demandes sont introduites chaque année pour moins de 4 000 visas disponibles", poursuit-elle. Résultat : "Nos entreprises sont toujours en manque de main-d'œuvre. De plus, la bureaucratie est tellement lente que la réponse arrive souvent après six mois, parfois après les récoltes. C'est le principal problème de ce décret qui ne prend pas en compte la réalité des besoins des agriculteurs", déplore Daniela Salvador.
Les événements de Ceuta et la question migratoire brouillent les lignes idéologiques en EuropeUn lien ténu entre visa et contrat"La loi sur l'immigration en Italie limite l'entrée dans le pays aux personnes qui sont déjà en possession d'une offre de travail et d'un logement", rappelle Stefano Morea le représentant du syndicat des travailleurs agricoles, FLAI-CGIL. "Donc voilà comment fonctionne le décret : on a un travailleur qui se trouve dans un pays lointain, en Inde par exemple, et une entreprise agricole qui se trouve ici en Italie. La demande pour faire venir l'ouvrier doit être introduite sur le site internet de l'administration publique du ministère de l'Intérieur. Après des mois de contrôle effectué par la préfecture, le travailleur va retirer son visa à l'ambassade italienne dans son pays d'origine, et peut entrer en Italie. Mais le premier paradoxe, c'est qu'il n'y a aucune obligation de confirmer le contrat quand il arrive", s'étonne Stefano Morea. Selon le syndicat, c'est la porte d'entrée aux abus. "Si l'entreprise qui a fait arriver le travailleur étranger ne l'engage pas, tous les efforts sont vains. Le visa expire, l'ouvrier entre dans la clandestinité, et devient alors de la main-d'œuvre à prix cassé. Ce décret fabrique des esclaves !", dénonce Stefano Morea.
Le salaire réel des Italiens est en baisse depuis plus de trente ans: "Je travaille de nuit, je fais beaucoup de sacrifices"Les chiffres semblent confirmer ses affirmations. En 2025, pour toute l'Italie, seuls 7,9 % des visas distribués dans le cadre de ce décret ont été transformés en permis de séjour, peut-on lire dans la dernière version du rapport Ero straniero ("J'étais étranger"), publié par un collectif d'associations et d'organisations qui analysent les flux migratoires légaux et illégaux. Cela signifie que la grande majorité des étrangers qui sont entrés en Italie n'ont pas signé le contrat de travail qui leur a permis d'obtenir un permis de séjour. On peut donc supposer qu'ils sont restés en Italie, mais sans papiers.
Piégé par un intermédiaireDans le couloir de la chambre du travail, attendent quelques hommes, des Indiens, venus demander de l'aide au syndicat. Parmi eux se trouve Singh Sukhwinder, dont l'histoire témoigne de la façon dont la criminalité organisée a détourné à son profit les objectifs du décret flussi.
Ce jeune homme de 32 ans est arrivé le 4 juillet à l'aéroport de Rome Fiumicino, en possession d'un visa délivré par l'ambassade italienne à New Dehli. "Je suis entré en Italie grâce à une famille indienne qui vit ici depuis longtemps et qui m'a promis de me faire obtenir un visa et un contrat de travail à durée indéterminé. L'accord était que je payais 15 000 euros à un intermédiaire en Inde et qu'une fois arrivé, je signerais mon contrat", raconte Singh Sukhwinder en panjabi que traduit Sonia, qui remplit cette fonction pour le syndicat. "Quand je suis arrivé à Rome, j'ai appelé la famille, ils m'ont envoyé leur fils qui m'a conduit ici à Latina. Ils m'ont cependant dit que l'intermédiaire ne leur avait pas versé l'argent et donc qu'ils ne pouvaient rien pour moi si je ne payais pas 500 euros supplémentaires. Mais je n'ai plus rien, le terrain que je possédais en Inde a été vendu pour payer le billet d'avion. Je suis désespéré, j'ai vraiment été escroqué !", se désole-t-il.
Sonia explique que l'entreprise de construction qui a introduit la demande de visa de travail pour Singh se trouve dans les Pouilles, à Lecce. C'est vraisemblablement une entreprise écran, payée pour introduire la demande, sans pour autant avoir besoin de main-d'œuvre étrangère. Des cas comme celui de Singh, le syndicat de Latina en accueille cinq ou six par jour. "Ils sont des milliers comme lui", confirme Stefano Morea. "S'il y avait une obligation de signer le contrat promis lors de la demande, et s'il y avait plus de contrôles, cela pourrait être évité. Mais au-delà des paroles, les actions de ce gouvernement génèrent une présence importante de clandestins dans ce pays. Singh n'aura pas d'autres choix, il devra accepter un travail au noir pour rembourser sa dette en Inde. Et cela arrange bien certaines entreprises agricoles qui ont ainsi accès à de la main-d'œuvre très bon marché pour ne pas dire gratuite", ajoute-t-il.
Plaidoyer pour la régularisationLe soleil est toujours brûlant, mais à 16 heures, les ouvriers agricoles reviennent dans les champs de Latina. La saison des pastèques touche à sa fin. Dans quelques semaines les vendanges commenceront et la récolte des kiwis jaunes, la fierté de la région.
En descendant de son tracteur, Stefano Boschetto, nous explique qu'il emploie une quinzaine d'Indiens, tous parfaitement en règle, mais lui aussi critique le décret. "C'est évident que si les rythmes des flux d'arrivées ne coïncident pas avec la nécessité des entreprises, tu reçois ton personnel quand tu n'en as plus besoin ou bien tu manques de bras quand les récoltes commencent. Voilà pourquoi nous refusons que la signature du contrat devienne une obligation, sous peine de sanction, quand arrive l'ouvrier originaire d'un pays n'appartenant pas l'Union européenne", argumente l'agriculteur.
Comment le gouvernement italien détricote consciencieusement le système d'accueil des migrants ? "Il existe désormais des milliers d'invisibles""Pour nous, ce serait mieux de traiter avec des travailleurs qui sont déjà ici, même sans papier, et de les régulariser plutôt que d'attendre un inconnu qui se trouve à des milliers de kilomètres et qui bien souvent arrive quand on n'en a plus besoin", défend-il.
Conscient que les abus sont nombreux et que la criminalité organisée en profite pour fournir des travailleurs à bas coût, l'agriculteur italien insiste pour qu'on ne mette pas dans le même panier ses collègues honnêtes et ceux qui profitent du système en utilisant la main-d'œuvre au noir bon marché, gérée par les caporaux et la criminalité.
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