Pour comprendre la percée inédite de l’AfDdans cette région malgré son histoire, Guillaume Duval revient sur les raisons, parfois lointaines, du mécontentement des électeurs, entre séquelles de la réunification, sentiment de déclassement persistant et rapport singulier à l’immigration.
Bien qu’attendus, les résultats de l’élection qui s’est jouée en Allemagne dans le Land de Saxe-Anhalt ce 6 septembre 2026 interpellent : comment est-il possible que des Allemands votent à plus de 40 % pour une extrême droite très proche des néonazis après ce que leur pays a vécu entre 1933 et 1945 et la dévastation que cela a causée, en particulier dans l’est du pays ? Au-delà des dysfonctionnements liés à la réunification, le succès spectaculaire de l’AfD, l’Alternative für Deutschland, dans l’est de l’Allemagne, plonge ses racines dans l’histoire spécifique de l’après-guerre dans cette partie du pays.
La rancœur des OssisA l’origine du succès de l’AfD à l’est de l’Allemagne, on trouve bien sûr la rancœur durable éprouvée par les Allemands de l’Est, les Ossis, après la chute du mur contre les Allemands de l’Ouest, les Wessis, et leur comportement néocolonial et méprisant à leur égard dans tous les domaines. Qu’il s’agisse de l’économie, avec la liquidation de quasiment toutes les entreprises est-allemandes, de l’appareil d’Etat et des administrations, où les postes de responsabilité ont été, dans une large mesure, occupés à l’Est par des Wessis dans les années 1990, ou encore de la culture, où les productions de l’ouest ont supplanté et écrasé celles, importantes, qui préexistaient à l’est. Et cela alors que, au sein du bloc soviétique, les Allemands de l’Est étaient vus, et se vivaient eux-mêmes, comme des premiers de la classe.
Le temps a passé depuis la réunification de 1990 et un certain rattrapage s’est produit depuis entre l’Est et l’Ouest sur le plan économique et social. Mais un écart important persiste et la Saxe-Anhalt, en particulier, demeure, en dehors des villes-Etat de Brême, Hambourg et Berlin, le Land où, à 8,2 %, autant qu’en France, le taux de chômage est le plus élevé en Allemagne. C’est aussi le Land où le revenu par habitant est le plus faible. De quoi entretenir les ressentiments au moment même où les recettes ordolibérales qui ont structuré toute la politique allemande à l’ouest depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale montrent toutes leurs limites avec la grave crise que traversent l’économie et l’industrie allemandes…
Cette détestation à l’égard des Wessis a englobé rapidement tous les partis traditionnels venus d’Allemagne de l’Ouest, qui, en dehors des chrétiens-démocrates, n’ont jamais vraiment réussi à prendre pied à l’Est. Ce rejet avait profité surtout dans un premier temps au parti Die Linke et à ses prédécesseurs, héritiers de l’ancien parti communiste d’Allemagne de l’Est. Ils ont longtemps fait de gros scores dans cette partie de l’Allemagne et ont même dirigé le Land de Thuringe entre 2014 et 2024. Mais elle a fini par se cristalliser principalement au cours des dernières années autour de l’AfD, nouveau venu sur la scène politique allemande.
Créé en 2013, l’AfD est à l’origine un parti eurosceptique plutôt bourgeois issu du parti libéral, né lors de la crise de la zone euro en opposition aux plans de soutien aux pays du sud de l’Europe. Mais il se transforme très vite, notamment avec la crise des réfugiés syriens en 2015, en un parti d’extrême droite, raciste et xénophobe, infiltré par de nombreux néonazis. Le basculement entre Die Linke et l’AfD dans les préférences des électeurs à l’est de l’Allemagne se joue à ce moment-là autour du sujet des réfugiés sur le terrain de la xénophobie et du racisme.
Pourquoi le feu raciste a-t-il pris aussi facilement dans l’est de l’Allemagne ?Comment se peut-il que le feu raciste ait pu prendre aussi facilement à l’est de l’Allemagne après l’expérience nazie ? Tout d’abord, trois générations nous séparent désormais de la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’une des caractéristiques les plus avérées de l’espèce humaine est bien son incapacité à tirer durablement les leçons de sa propre Histoire. Mais au-delà de cette remarque générale qui explique surtout les votes pour l’AfD à l’ouest, le succès particulier de ce parti dans l’est de l’Allemagne, où il obtient des scores doubles de ceux de l’ouest, tient beaucoup aux spécificités de l’après-guerre dans cette partie du pays.
L’occupation soviétique s’est traduite en Allemagne de l’Est comme ailleurs par une impossibilité de voyager pour la quasi-totalité de la population et par l’absence de toute immigration vers ces pays durant quatre décennies. En dehors, pour l’Allemagne de l’Est, de quelques Vietnamiens venus y travailler mais restés entre eux et soigneusement gardés pour éviter tout contact avec les autochtones. Les seuls étrangers que les Allemands de l’Est aient vus pendant quarante ans étaient les soldats soviétiques qui occupaient leur territoire. Pas de quoi favoriser l’ouverture sur le monde…
Cela n’avait pas réellement changé après 1990. Même si les Allemands de l’Est se sont mis à voyager à leur tour, quasiment aucun immigrant n’est venu s’installer dans ces régions peu dynamiques où l’emploi était rare. Mais en 2015, face à l’afflux de plus d’un million de réfugiés, dont une grande partie étaient syriens, en Allemagne, la politique d’Angela Merkel a consisté à les répartir sur tout le territoire et dans toutes les communes.
Dans le reste de l’Allemagne, cet accueil s’est plutôt bien passé. Les églises, puissantes chez notre voisin, se sont mobilisées en particulier pour y pourvoir. Mais cela n’a pas été le cas dans l’est de l’Allemagne, pauvre et très déchristianisée depuis la RDA. Confrontés brutalement aux premiers musulmans qu’ils rencontraient dans leur vie, au moment même où l’Etat islamique multipliait les horreurs au Moyen-Orient et où de nombreux attentats islamistes se produisaient en Europe, beaucoup d’Allemands de l’Est ont pris peur et sont allés chercher refuge dans les bras de l’extrême droite xénophobe. Et les actes racistes se sont multipliés dans l’est de l’Allemagne contre les réfugiés.
L’antinazisme n’était que la propagande de la dictature en Allemagne de l’EstCette perméabilité particulière des Allemands de l’Est au racisme s’explique aussi par la différence de traitement du passé nazi entre l’est et l’ouest du pays dans l’après-guerre. Dans l’ouest de l’Allemagne, après une période de reconstruction où la poussière avait souvent été mise sous le tapis et de nombreux nazis avaient pu retrouver une place de premier plan au sein de la société, un intense travail avait été accompli au cours des années 1960 et 1970 quand les baby boomers avaient réclamé des comptes à la génération de leurs parents. Et beaucoup de ces comptes ont pu être apurés à ce moment-là au sein de la société ouest-allemande, même si cette ébullition avait aussi entraîné des dérapages, avec le terrorisme de la Rote Armee Fraktion, la bande à Baader.
Ce travail n’a jamais été fait à l’est. Comme à l’ouest, les occupants russes se sont appuyés eux aussi en partie sur d’anciens nazis pour gérer le pays, notamment dans les services de sécurité, même s’ils ne leur ont jamais permis d’accéder à des postes de premier plan comme cela a été le cas à l’ouest. La propagande antifasciste et antinazisme était omniprésente dans l’ancienne RDA mais, pour le commun des mortels est-allemand, ce n’était qu’un discours martelé à la population par une dictature au service d’un occupant étranger qui lui était imposée. Pas de quoi s’approprier et faire sien un tel discours.
Le travail intime, interne à chaque famille, embrassant toute la « société civile » sur la question du nazisme qui a eu lieu à l’ouest dans les années 1960 et 1970, n’a en fait jamais été réalisé à l’est. Cela contribue aussi à expliquer la perméabilité spécifique, a priori surprenante, de cette partie de l’Allemagne à un discours franchement néonazi aujourd’hui.
BIO EXPRESS
Coprésident du club Maison commune et ex-rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », Guillaume Duval a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité et ex-vice-président de la Commission. Il a signé le manifeste « Construire 2027 », lancé par Raphaël Glucksmann, Boris Vallaud et Yannick Jadot.
Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Guillaume Duval