Un compte rendu de la police espagnole met en avant la « permissivité » des forces de l’ordre marocaines lors de l’afflux de migrants à Ceuta fin juillet. Une enquête qui contredit la version du Premier ministre Pedro Sánchez.
Un manifestant à Ceuta, le 2 septembre 2026. THOMAS COEX / AFP
La crise de Ceuta pourrait-elle devenir le point de départ d’un incident diplomatique d’envergure entre le Maroc et l’Espagne ? La tension monte entre les deux pays alors que les versions se contredisent sur l’implication de Rabat concernant le retour des migrants arrivés en nombre fin juillet sur l’île.
Près de 20 000 personnes ont défilé dans les rues de cette ville d’environ 80 000 habitants, lors d’une manifestation qui coïncidait avec la Journée annuelle de Ceuta et la sortie d’un rapport de la police espagnole évoquant notamment un « déploiement sensiblement plus réduit que d’ordinaire » et la « permissivité » des policiers marocains fin juillet.
Si le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a assuré ce jeudi 3 septembre devant les députés n’avoir « aucune preuve » de l’implication du Maroc dans le brusque afflux de migrants fin juillet sur l’île, les conclusions d’un rapport de la police espagnole fragilisent cette version.
Une version mise à mal par un rapport de policeLe document, élaboré par le Centre national de l’immigration et des frontières (Cenif) et consulté par « Le Monde », souligne que l’attitude des forces de l’ordre marocaines a été « pour le moins d’une totale permissivité ». « Aucune tentative sérieuse visant à réduire, à disperser ou à éloigner la masse de personnes du périmètre frontalier », n’aurait été constatée les 30 et 31 juillet.
« Dans les entretiens réalisés, les migrants racontent de façon pratiquement unanime que les forces de police non seulement restaient passives face aux tentatives d’entrée, mais leur indiquaient en plus de passer par la mer dans la zone de la jetée d’El Tarajal et non par d’autres accès », poursuivent les policiers espagnols.
Ces éléments semblent a minima compliquer la position officielle de l’exécutif espagnol de Pedro Sanchez qui, fin août, avait, au contraire, salué la « coopération instantanée, immédiate » du pays voisin et souligné l’étroite collaboration entre les deux Etats pour organiser les retours. « Si ces preuves solides existaient, nous agirions en conséquence, avec toute la fermeté que la situation exige », a poursuivi ce jeudi Pedro Sánchez, qui a par ailleurs répété qu’aucun rapport préalable n’avait anticipé « l’ampleur » ou « la possibilité » de ce qui s’est passé fin juillet.
La gestion de la crise depuis un mois par le gouvernement est vertement critiquée par l’opposition de droite et d’extrême droite, persuadée, comme certains alliés de gauche du gouvernement, que le Maroc a eu un rôle dans ce brusque afflux de migrants, qui a fait des dizaines de morts et de disparus. Certains analystes estiment que la crise de fin juillet à Ceuta pourrait avoir été orchestrée par le Maroc comme un message envoyé à l’Espagne après une visite de Pedro Sánchez en Algérie en juillet.
Tension concernant la souveraineté de l’îleSigne que la question est sensible, tout au long de la journée de mercredi, après la révélation d’éléments de ce rapport par le média en ligne « El Español », le ministère de l’Intérieur a du reste plusieurs fois communiqué des réponses de hauts responsables policiers assurant qu’« aucun rapport n’avait été émis attribuant la responsabilité de l’assaut à un gouvernement, un service ou une personne, étant donné qu’à ce jour, l’auteur intellectuel dudit assaut demeure inconnu ».
S’il rejette à ce stade toute mise en cause de Rabat dans la crise, Pedro Sánchez a vivement critiqué jeudi les déclarations « inacceptables » de deux ministres marocains, qui ont récemment revendiqué la souveraineté marocaine sur Ceuta et Melilla, deux territoires espagnols enclavés au Maroc. Le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi a notamment récemment revendiqué dans un entretien la « marocanité » de Ceuta et Melilla, tout en insistant sur le « droit historique » et le « droit géographique » que le Maroc estime avoir sur ces territoires.
« Nous avons entendu deux ministres faire des déclarations inacceptables sur Ceuta et sur Melilla (…) deux déclarations, Mesdames et Messieurs les députés, que nous avons bien entendu rejetées catégoriquement et pour lesquelles nous avons convoqué l’ambassadrice marocaine le 21 août », a déclaré jeudi Pedro Sánchez devant les députés. « Depuis des siècles, ces deux villes sont espagnoles (…). Et je vous assure que, pour le gouvernement espagnol, cela restera ainsi jusqu’à la fin des temps », a lancé le chef du gouvernement qui a par ailleurs appelé le roi d’Espagne Felipe VI à se rendre dans ces deux villes pour leur transmettre « l’engagement absolu de l’État ».
Le Maroc revendique sa souveraineté sur les deux enclaves, qu’il considère comme des territoires occupés par l’Espagne, sans que cette revendication ne soit formulée auprès de l’ONU - Rabat étant focalisé sur le règlement en sa faveur du dossier du Sahara occidental. Cette ancienne colonie espagnole, contrôlée en majeure partie par le Maroc, est aussi revendiquée par les indépendantistes du Front Polisario, soutenus par l’Algérie.
Par Service Actu