Chasse à l'homme, risque de flicage, emballement médiatique… Plusieurs voix du monde littéraire s'inquiètent des méthodes employées pour mettre en cause l'auteur canado-haïtien et alertent sur le précédent que cette affaire pourrait créer pour l'ensemble de la profession.
Chasse à l'homme, risque de flicage, emballement médiatique… Plusieurs voix du monde littéraire s'inquiètent des méthodes employées pour mettre en cause l'auteur canado-haïtien et alertent sur le précédent que cette affaire pourrait créer pour l'ensemble de la profession.
France Télévisions
Publié le 30/09/2026 05:57
Temps de lecture : 6min
L'auteur canado-haïtien Thélyson Orélien, lors de la 28e édition du festival littéraire Les Correspondances, à Manosque (Alpes-de-Haute-Provence), le 24 septembre 2026. (JOEL SAGET / AFP)
En quelques jours seulement, l'affaire Thélyson Orélien a dépassé de très loin le seul cas de l'auteur de C'était ça ou mourir (Grasset). D'abord accusé d'avoir largement eu recours à l'intelligence artificielle (IA) pour écrire son roman, sur la foi d'analyses réalisées par le détecteur d'IA Pangram, l'écrivain, qui rejette ces soupçons, a ensuite été rattrapé par plusieurs accusations de plagiat concernant des textes plus anciens.
L'Académie Goncourt a d'abord appelé à la prudence, avant de finalement retirer son livre de sa sélection 2026, vendredi 25 septembre. La prestigieuse institution a notamment estimé que le livre de l'auteur canado-haïtien, déjà lauréat du prix Fnac et encensé par la critique dans toute la francophonie, était "selon toute vraisemblance très largement le produit de l'intelligence artificielle".
Dans les premiers jours qui ont suivi les révélations de Balance ton Claude, le compte X anonyme qui a lancé les premières accusations, de nombreux écrivains à succès ont pris la parole pour défendre Thélyson Orélien. Virginie Despentes a sèchement lancé "Pangram, va te faire foutre !" sur le plateau de "C ce soir" sur France 2, mercredi 23 septembre, estimant que l'auteur n'avait pas "à se justifier" et qu'il était la cible d'attaques racistes.
Sur RTL, le même jour, Marc Levy avait quant à lui dénoncé la lâcheté des accusations anonymes et mis en cause "un compte de racistes". D'autres, à l'instar de l'Haïtien James Noël ou de la Québécoise India Desjardins, ont également pris position en faveur du poète. "Si une IA permet d'écrire un chef-d'œuvre, j'aimerais bien qu'on m'indique le filon !", a notamment ironisé le premier dans un article du Monde.
Bien qu'elle ne constitue pas une preuve définitive d'utilisation d'une IA, la fiabilité supposée de Pangram, rappelée dans de nombreux articles de presse, n'a pas totalement éteint ces soutiens. Plusieurs auteurs et professionnels du livre continuent de contester les méthodes employées contre Thélyson Orélien et s'inquiètent des répercussions de cette affaire sur notre rapport à la création littéraire.
"Je suis radicalement contre le fait de passer des textes littéraires dans des détecteurs type Pangram", tranchait lundi l'écrivain belge Antoine Wauters, dans une publication Instagram. Il décrit un "geste d'une brutalité folle" et refuse qu'une intelligence artificielle soit chargée "d'attester de la valeur humaine d'un texte". Derrière l'affaire, il voit ainsi poindre "l'ère de l'utilisation malveillante des IA", utilisées par des humains pour en juger d'autres.
Laurent Dubois, directeur général de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (Sartec) au Québec, reste lui aussi circonspect face aux résultats de Pangram. "Qu'est-ce que ces pourcentages racontent vraiment ? C'est quoi '100%' écrit par l'IA, '75%' ou 15%' ?", interroge-t-il auprès de franceinfo. A ses yeux, le détecteur ne permet pas de déterminer la nature de l'éventuelle intervention de l'IA, qu'il s'agisse d'une génération intégrale, d'une réécriture ou d'un simple accompagnement.
Malgré le développement de l'affaire, sa position "a peu changé". "Je m'entends encore dire que j'ai confiance dans l'auteur et dans la maison d'édition, Boréal", se remémore Laurent Dubois. "Réaliser une œuvre majeure n'est pas à la portée de n'importe qui. Ça voudrait dire qu'il a dupé tout le monde, et j'ai du mal à y croire", explique-t-il. Le directeur de la Sartec rejoint sur ce point Virginie Despentes, qui martelait sur le plateau de "C ce soir" qu"'on ne fait pas un succès en librairie de ce type (…) avec ses deux petits doigts et Chat GPT".
Invité de l'émission "Quelle époque !" sur France 2, l'essayiste David Djaïz a lui aussi refusé de trancher sur l'origine du roman. "Je ne sais pas s'il a écrit son livre à l'IA ou pas. On ne peut pas le prouver de toute façon de manière irréfutable", a-t-il estimé, avant de dénoncer une "chasse à l'homme" contre Thélyson Orélien.
Mais entre-temps, l'affaire a changé de nature, et aux soupçons d'utilisation de l'IA se sont ajoutées plusieurs accusations de plagiat dans des écrits antérieurs de Thélyson Orélien. Pour Laurent Dubois, les deux dossiers doivent être séparés. "Ce n'est pas parce qu'il aurait plagié qu'il a forcément utilisé l'IA pour écrire C'était ça ou mourir." Sa condamnation du premier procédé est toutefois sans équivoque : "S'il a effectivement plagié de nombreux auteurs dans de précédents écrits, c'est très grave. Le plagiat est un crime en littérature."
Antoine Wauters replace cette question dans une réflexion plus large sur la fabrication des livres. "Il n'y a pas de littérature pure", estime l'auteur. Selon lui, tout texte se nourrit d'autres œuvres, de documentation, de conversations, mais aussi du travail des éditeurs et des correcteurs. Autant d'emprunts qui, comme l'IA, "boostent" le travail de l'auteur. "Sans doute est-il juste, par respect pour celles et ceux qui nous lisent, de ne pas le cacher", juge-t-il. Plutôt que de sacraliser l'écrivain travaillant seul dans son coin, il invite à parler davantage de la manière "impure" dont les livres s'écrivent parfois.
D'autres vont plus loin, à l'instar de l'autrice Anne-Fleur Multon. Dès le 23 septembre, elle s'interrogeait dans une publication Instagram sur le fait qu'un écrivain "noir", "haïtien" et auteur d'un livre à succès se retrouve au centre d'une telle accusation. Après son éviction de la sélection du Goncourt, elle a maintenu son soutien et qualifié la décision de l'Académie de "lâche, sexiste et raciste".
Dans une seconde publication, elle oppose le sort de Thélyson Orélien à celui de Kamel Daoud, lauréat du prix Goncourt 2024 avec Houris malgré les accusations d'une Algérienne affirmant que son histoire personnelle avait nourri le roman sans son consentement. L'autrice y voit un "deux poids, deux mesures" et relie cette différence de traitement aux profils et aux positions politiques des deux écrivains.
Au-delà du sort de l'auteur, plusieurs de ses défenseurs mettent désormais en cause l'impréparation du monde éditorial. "Il y a quand même beaucoup de légèreté de la part des maisons d'édition", juge David Djaïz. L'intelligence artificielle, rappelle-t-il, est entrée dans les usages quotidiens depuis plusieurs années et les universités, à la différence des maisons d'édition, se penchent sur son encadrement depuis 2022. Il appelle donc le Syndicat national de l'édition à réunir rapidement les acteurs du secteur pour "définir des règles".
Laurent Dubois défend quant à lui un cadre déjà résumé au Québec par l'acronyme "ART" : autorisation, rémunération et transparence. Pour lui, l'utilisation d'une IA devrait être convenue en amont, respecter et rémunérer les ayants droit dont les œuvres alimentent les modèles, puis être clairement indiquée au public. "Si Thélyson Orélien a vraiment utilisé l'IA à des fins de rédaction, l'éditeur et surtout le lecteur devraient le savoir", juge-t-il.
Antoine Wauters appelle lui aussi à fixer de nouvelles frontières. L'arrivée d'une technologie transforme les pratiques et impose de redéfinir les règles, estime-t-il, à condition de ne pas basculer dans le "flicage" ou le "lynchage". En attendant, le mal est-il déjà fait ? Laurent Dubois craint désormais que le doute accompagne durablement la lecture des œuvres : "Je ne veux pas vivre dans un monde où les lecteurs suspecteront l'utilisation de l'IA dès qu'une œuvre n'est pas assez bonne, ou au contraire qu'elle l'est trop."
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