Jolies prises Jean-Marc ! La région active 4549 est à surveiller de près car elle évolue très vite.
Pascal
Je ne suis malheureusement pas un contributeur régulier d’Astrosurf. Alors que nous parlions du traitement de mes images de l’éclipse, un ami du CALA de Lyon m’a signalé vos discussions, notamment celles initiées par Christian Viladrich.
Depuis mon retour d’Espagne, je cherche à exploiter ma série d’images dont la prise de vue est mauvaise voir catastrophique. Compte tenu de sa durée très courte et sa hauteur, j’y étais allé en famille sans trop de matériel, plus pour la poésie du moment à l’œil nu que pour tenter un exploit photographique. J’étais équipe avec un 5D Mark 4 + un série L 70-200 mm qui me servait aussi pour photographier durant mon roadtrip espagnol. L’ensemble était posé sur un trépied branlant sensible au choc miroir que je n’avais pas levé, et le déclencheur souple certes mais j’appuyais moi-même sur le bouton de déclenchement sans regarder, en tirant parfois sur le fil dans l’excitation du moment. Je me suis également planté dans mes choix de prise de vue. J’avais d’abord envisagé d’intégrer un premier plan, d’où le choix du 200 mm à f/8. J’ai finalement abandonné cette composition, mais j’ai oublié de changer le f/8 du mode M, alors que mon objectif descend à f/2.8 ! Bref tout de mauvais comme base astrophotographique.
J’ai malgré tout vécu cette éclipse d’une manière assez improbable, puisque j’ai été invité par un châtelain rencontré lors de mes repérages en début d’après-midi. Pour ceux que cela intéresse, j’ai placé mon compte rendu à la fin de ce post. Comme on le dit « les meilleurs souvenirs sont dans la tête ».
De retour de ce moment inoubliable sur tous les plans, j’ai souhaité tenter de tirer quand même quelque chose de mes images. L’examen des CR2 a été rude (même très rude). J’ai commencé à tenter d’empiler les séries des 7 rangs de temps de pose + ou – 3 IL centré sur 1/30s pour produire une HDR. Une fois l’HDR obtenue, il fallait bien évidement traiter et ajuster.
Je n’avais pas de logiciels de traitement spécifique mais la connaissance de pas mal d’articles sur le sujet dans des revues (Druckmüller et al.), les formidables images publiées depuis des années, et quelques idées… Je me suis lancé fin août dans un test de faisabilité (manifestement comme certains) avec du vibe coding. J’utilise assez régulièrement l’agent Claude Code + les cervelles Opus, et l’agent Open Code + les cervelles open comme DeepSeek / GLM ou autres. Dans ce cas j’ai démarré avec la cervelle Opus 5.0 et maintenant je tente de finaliser avec Opus 5.5 (qui est nettement meilleure). Vous l’avez abordé mais le grand avantage de ces agents de codéveloppement est qu’ils permettent de prototyper extrêmement vite, en fonction du temps que l’on peut consacrer au projet. Ils sont également très à l’aise avec les mathématiques, la physique, l’astronomie et le traitement d’image.
Finalement, on peut presque parler ici d’un logiciel de traitement d’image conversationnel, que l’on construit progressivement avec l’IA : on décrit une idée, on teste une méthode, on examine le résultat, puis on modifie ou on abandonne une piste. Je me suis donc amusé à faire implémenter en Python plusieurs voies de traitements et d’outils, chacune comportant différentes variantes de rendus... Je n'ai pas de but scientifique avec ces images, c'est juste de tester différents calculs et leur "esthétique", donc pas vraiment de recherche de traitement approprié à un but scientifique.
J’ai perdu pas mal de temps avec les tentatives d’amélioration des images via Richardson-Lucy car cela engendrait évidement de nombreux artéfacts de rebonds type Gibbs avec le front lumineux du limbe difficile à supprimer par la suite (jusqu’à 10 anneaux concentriques bien visible avec 32 itérations par exemple). Constatant que je ne pourrai pas en tirer quelque chose de propre, il s’agit désormais d’utiliser ces essais pour mieux préparer mes prises de vue et mes traitements pour l’éclipse du 2 août 2027.
Voici d’ailleurs de quoi je pars avec une image montrant le choc du miroir et l’oscillation du trépied, avec le flou de bougé qui en résulte :
Après mon premier rendu HDR et ACHF, je me suis demandé finalement : Que veux-tu voir ?
J’ai vu passer des images extra sur le groupe « Solar Eclipse Chasers » et sur ce forum. Certaines sont sensationnelles, aussi bien par la qualité des prises de vue et du matériel employé que par la maîtrise du traitement.
Il n’est pas toujours facile de comprendre ce que montre exactement chaque image. Il ne faut pas oublier que le capteur enregistre une projection en deux dimensions de la couronne intégrée le long de la ligne de visée. Cette ligne traverse différentes structures de la couronne comme des lignes ou des nappes de champ magnétique, des jets, des panaches, streamers et des structures de densité différentes et pas forcément de la même structure.
Selon les calculs employés, certaines images font surtout ressortir les structures fines et les directions du champ magnétique, tandis que d’autres préservent davantage la distribution globale de la luminosité et de la matière coronale. Le résultat s’éloigne alors bien évidement de la perception naturelle à l’œil nu. Pas grand monde ne conserve finalement l’asymétrie des pôles, en particulier le Sud, les basses fréquences de l’image acquise... Les images jugées les plus spectaculaires sont finalement celles où il ne reste quasiment plus que les « lignes de champs (en fait les structures de luminosité et de densité du plasma qui sont largement organisées par le champ magnétique) » ou forte densité intégrée avec l’enchevêtrement des structures, et il est vrai qu’elles sont très impressionnantes et magnifiques en impact visuel. Les rapports de luminosités sont évidemment aussi totalement perdus entre les différentes structures coronales. Entre tenter de restituer l’aspect naturel et révéler des structures invisibles ou difficiles à percevoir, je voulais tenter une sorte de compromis…
Pour mieux appréhender en 3D ce que révèle les traitements les plus populaires (Druckmüller & al), je trouve très instructives les visualisations proposées par Predictive Science :
https://eclipse.predsci.com/#magnetic-structure
https://eclipse.predsci.com/magnetic-field
Dommage qu’ils ne proposent pas une version stéréoscopique qui serait extraordinaire mais en accélérant la vidéos, on perçoit un peu le relief. Ces représentations montrent notamment comment l’intégration le long de la ligne de visée peut faire apparaître le « squelette magnétique » de la couronne. Le site distingue aussi les structures de champ ouvert et fermé et applique différentes pondérations pour faire ressortir certains éléments du modèle tridimensionnel.
Dans presque tous les algorithmes que j’ai testés, je me suis surtout heurté au jeu des curseurs avec pour certain un nombre important de paramètres à régler. Druckmüller évoque lui-même plusieurs dizaines de « curseurs » pour certaines chaînes de traitement. L’espace de réglage est complexe. Le vibe coding aidant, j’ai demandé la création d’abaques de réglages avec les vignettes et la variation des principaux paramètres pour décider d’un rendu retenu. Même avec les vignettes ce n’est parfois pas évident de décider.
Il n’y a pas forcément une seule « bonne » image finale, mais plutôt différents rendus possibles selon ce que l’on cherche à faire ressortir : structures fines, grandes extensions coronales, gradients, asymétries, etc. C’est aussi pour cela que j’ai essayé plusieurs voies de traitement en parallèle, avec différents rendus, plutôt que d’essayer de reproduire à tout prix une esthétique particulière quasi normalisée.
Avec les algorithmes « multi-curseurs, plus le nombre de paramètres augmente, plus il devient difficile de distinguer ce qui vient réellement des données, ce qui résulte du choix de l’opérateur, ce qui provient de l’interaction entre plusieurs traitements, surtout ce qui relève simplement d’une préférence esthétique.
La chaîne commune
Le prétraitement, identique pour toutes les voies :
Fichiers RAW, corrections de l'objectif (géométrie, vignetage), puis effacement de l'écho laissé par le miroir.
Alignement des poses sur la couronne et empilement des 15 rafales, rang d'exposition par rang d'exposition.
Fusion des sept poses en une seule image à grande dynamique (HDR), puis retrait du fond de ciel.
Deux bases de départ :
sans déconvolution : les poses telles quelles ;
Topaz Sharpen AI : chaque pose passée une à une dans ce logiciel, qui corrige une bonne part du flou de bougé (modèle Motion Blur au bord lunaire, Out of Focus dans la couronne).
Le « HDR simple ». C'est la référence de presque tous les abaques : l'image HDR passée par une seule courbe de tons. Cette courbe est calée sur le profil de brillance d'une image de référence publiée par Miloslav Druckmüller (2021), mesuré en huit points. Ses raccords sont arrondis : une courbe faite de segments de droite dessinait des liserés le long des courbes d'égale brillance.
Le juge : deux demi-séries indépendantes. Les poses sont réparties en deux moitiés indépendantes de la même couronne. Une structure présente dans les deux est réelle ; ce qui diffère de l'une à l'autre est du bruit. Beaucoup de voies s'en servent pour n'amplifier que ce qui dépasse le bruit (un « poids de Wiener »). Ces demi-séries disent aussi jusqu'où les données portent une information réelle :
structures réelles jusqu'à
détails de 2 à 4 pixels 2,5 rayons solaires
détails de 4 à 8 pixels environ 3 rayons
banderoles de 8 à 30° 5 rayons
banderoles de plus de 33° 6 rayons, le bord du champ
Au-delà, un rendu qui montre du « détail » montre du bruit ou un modèle.
Voici ma planche des voies de chaîne de traitement et rendu retenu. C’est bien moins bon avec ma série d’images par rapport à ce que j’ai pu déjà voir sur le réseau mais c’est la seule dont je dispose et c’est aussi toujours la même du départ.
Si vous avez un peu de temps, quel rendu préférez-vous, et surtout pourquoi ?
Quel est le rendu le plus « naturel », celui qui révèle le mieux les structures fines ? celui qui conserve le mieux les extensions diffuses ? celui qui présente le moins d’artefacts ? celui qui constitue le meilleur compromis global ?
Pour comparer, il faut impérativement télécharger l’image sur mon dépôt et zoomer.
Planche des rendus retenus de chaque voie de traitement.
Exemple de la voie F dorée couleur observée :
La luminance vient d'un autre rendu (Iφ10). La couleur est celle que l'appareil a enregistrée, convertie de l'espace du capteur en sRGB, pour approcher l'apparence à l'œil nu.
Retenu, Fγ15 : balance dorée (rouge × 0,86, bleu × 0,80), saturation 0,45.
Exemple Voie I :
le « type HDR » par adaptation locale des tons — retenu Hε
Le principe (Durand et Dorsey 2002), sur le logarithme de la luminance :
Chaque pixel est comparé à la moyenne de son voisinage, calculée par un filtre qui respecte les contours (filtre guidé, He, Sun et Tang 2010).
Cette moyenne, la « base », porte l'énorme écart de brillance entre le limbe et le bord du champ : elle est comprimée.
L'écart à la moyenne, le « détail », porte les jets et les banderoles : il est amplifié.
Le calcul est fait à cinq tailles de voisinage, de 4,5 à 108 pixels.
Retenu, Hε : détail × 5 / 5 / 5 / 8 / 8 selon l'échelle. Chaque détail est pondéré par ce qui se retrouve dans les deux demi-séries (poids de Wiener k = 1).
Le bord lunaire, les protubérances et la couronne viennent chacun du modèle Topaz qui les traite le mieux, avec des raccords fondus. Mesuré : le bord de la Lune passe de 2,7 à 1,8 pixel de flou, et les anneaux parasites au limbe de 9,8 % à 1,0 %.
Exemple voie R :
le masque flou le long des lignes de champ — retenu Rθ6
La couronne dessine le champ magnétique du Soleil : ses structures ne sont pas exactement radiales. Les banderoles se courbent, les plumes polaires divergent.
Mesurer la direction. En chaque point, la direction des structures est mesurée par un « tenseur de structure », à six échelles. Elle n'est retenue que là où une direction domine et où elle est la même dans les deux demi-séries. L'abaque R n° 5 montre ces directions, jusqu'aux fins jets polaires.
Le filtre. Le détail est pris en travers de la direction mesurée et lissé le long d'elle : le bruit est moyenné sans flouter les filaments. La méthode s'apparente à la diffusion qui renforce la cohérence (Weickert 1999).
Retenu, Rθ6 :
base Topaz ;
une direction mesurée par bande de taille, et un gain d'orientation doublé ;
aux pôles, une direction radiale imposée là où aucune mesure n'est fiable, pour les plumes polaires ;
les ombres des très grandes structures adoucies.
Mon compte rendu de l'observation :
¡Silencio! ¡Silencio!
Depuis août 2025, j'avais réservé un hôtel à Santander, sur la côte cantabrique espagnole, pour l'éclipse du 12 août 2026. Cette base devait me permettre, selon la météo, soit de partir vers les montagnes des Picos de Europa afin de bénéficier, avec l'altitude, d'un ciel plus pur, soit de rejoindre Aguilar de Campoo pour profiter du cadre du lac, soit, en cas de conditions défavorables, de me rabattre sur la plaine semi-désertique d'Osorno la Mayor qui avait une très grande probabilité de ciel dégagé.
Les prévisions météorologiques étant mauvaises sur la côte atlantique, je me suis d'abord orienté vers mon deuxième choix de spot, Aguilar de Campoo, pour effectuer un repérage. Sur place, je n'était pas assez confiant, avec la crainte que quelques nuages improbables ne viennent sur l'horizon dominant le lac.
Je décidais donc de nous diriger vers mon troisième spot de secours, dans la plaine d'Osorno la Mayor, où j'avais repéré un point haut dominé par un château : el Castillo de Las Cabañas de Castilla, situé à environ deux kilomètres de l'axe central de l'ombre de la Lune.
Ce château du XVe siècle se compose d'une tour entourée d'une enceinte carrée. Nous arrivons sur les lieux vers 14 h. Manque de chance : le château est une propriété privée...
Mais voilà qu'une rencontre humaine improbable se produit. Le châtelain vient à notre rencontre à quelque deux cents mètres de là. Je lui demande si nous pouvons visiter les lieux et rester à proximité pour observer l'éclipse le soir même.
Il nous explique que le château ne se visite pas, mais qu'il organise une fête familiale avec plusieurs invités. Pour l'occasion, il a convié un troubadour, Emilio Arias, ainsi qu'un copista y divulgador, Javier Mingorance (copiste et vulgarisateur), autour des textes astronomiques médiévaux des "Libros del saber de astronomía" et des Tables alphonsines du XIIIe siècle, commandées par le roi de Castille Alphonse X.
Il a sans doute perçu, dans mes questions et dans mes yeux diamants, mon intérêt pour l'histoire et mon goût pour les musiques anciennes car, à ma grande surprise, il nous invite à rejoindre sa fête de l'éclipse !
Vraiment accueillant et sympathique, il nous fait même visiter le premier niveau de son château, qu'il a restauré avec son père. Notre petit groupe familial était assez gêné... sauf moi ! 😉
Je décide alors de revenir à partir de 18 h pour vivre ce moment totalement IMPROBABLE et original avant l'éclipse et avec eux. Après tout, j'étais venu avant tout pour voir et vivre l'événement, et non pour réaliser une performance technique en photographie. Je n'avais d'ailleurs que mon Canon 5D Mark IV équipé d'un 70-200 mm, installé sur un trépied qui branle au vent.
Nous voici donc dans l'enceinte du château vers 18 h, à la pleine écoute des chants du troubadour et les explications autour des textes médiévaux. Un vrai bonheur ! (autre surprise improbable, il s'agit du troubadour que nous avions croisé lors de notre roadtrip 1 semaine avant au Palais Royal de Olite).
Juste avant le premier contact, une ronde médiévale se forme avec tous les participants, accompagnée de chants, de danses et d'exclamations joyeuses. Moment improbable pour moi !
Puis vient le temps de la phase partielle... et surtout celui de la totalité.
Nous sommes alors tous regroupés à l'ouest du château, sur une zone aménagée par le chatelain. Et c'est là où je voulais en venir pour ceux qui m'ont lu jusqu'ici : à la partie AUDIO de la phase de totalité, qui m'a vraiment profondément marqué.
Dans les premières secondes, la nuit tombe brusquement. Une magnifique protubérance rose-rouge d'hydrogène alpha (voir ma photo en attachement) devient évidente à l'œil nu, ainsi que la basse couronne solaire et ses immenses jets coronaux s'étendant sur plus d'un à deux rayons solaires, les étoiles et Vénus...
Autour de moi, ce ne sont que : « Waaaouh ! », « Waouaaa ! », « Ouah ! », « Wow ! », « Youhouuu ! », « Wheeee ! », « Whiiii ! », « Wiii ! » Les exclamations fusent de partout.
Puis, à mi-parcours, après une cinquantaine de secondes, une "mamie" châtelaine, profondément bouleversée par ce spectacle qu'elle découvrait pour la première fois, lance soudain d'une voix forte et autoritaire :
¡SILENCIO! ¡SILENCIO!
Et tout le monde se tait.
Naturellement.
Par respect pour le phénomène.
En l'espace d'un instant, nous sommes passés de l'exclamation à la contemplation pure. Plus un bruit. Rien. Je n'oublierai jamais cette minute... Jusqu'à l'instant du flash diamant où la Lune quitte sa rencontre avec le Soleil.
Je conseille vivement à tous ceux qui m'ont lu jusqu'ici de vivre au moins une fois dans leur vie une éclipse totale de Soleil. Aucune photographie ne peut réellement traduire ce que l'on voit. Peut-être qu'un enregistrement sonore s'approcherait davantage de ce que l'on ressent...
Je n'aurais jamais imaginé observer cette éclipse dans ces circonstances improbables. Les meilleurs souvenirs sont dans la tête comme on dit !
¡Silencio! ¡Silencio!
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