Ce mercredi au cinéma, on va se rafraîchir au pied d’un arbre centenaire dans le parc d’une université allemande. "Silent friend" une sublime fable écologique en apesanteur signé par la Hongroise Ildiko Enyedi. ...
Planté en 1832, un ginkgo biloba trône majestueusement dans le jardin botanique de l'université de Marbourg, petite ville médiévale du centre de l'Allemagne, a priori insensible aux drames qui se jouent à ses pieds. Dans Silent Friend, cet arbre permet à Ildiko Enyedi de relier trois histoires, se déroulant à trois périodes différentes et racontées selon trois esthétiques différentes.
En 35 mm noir et blanc, on suit, en 1908, le destin de Grete (Luna Wedler), la première étudiante admise dans cette université. En 1972 (en 16 mm), alors que l'agitation politique envahit le campus, Hannes (Enzo Brumm) tombe sous le charme de Gundula (Marlene Burow), une étudiante en botanique expérimentant la communication des plantes sur un géranium. Tandis qu'en 2020 (épisode tourné en digital), un neuroscientifique de Hong Kong (Tony Leung) se voit confiné, en pleine crise Covid, à l'université de Marbourg…
Consacrée en 2017 par l'ours d'or à Berlin pour son sublime Corps et âme, Ildikó Enyedi décevait, quatre ans plus tard à Cannes, avec L'Histoire de ma femme, adaptation du roman de Milán Füst portée par Léa Seydoux (que l'on croise à nouveau ici). En septembre dernier, la Hongroise clôturait par contre en beauté la Mostra de Venise avec le sublime Silent Friend, qui a valu le prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Suisse Luna Wedler.
"On Body and Soul" (Ours d'or): une histoire d'amour étrange, traitée comme un documentaire animalierMariée à un germaniste allemand, Ildikó Enyedi connaît depuis 35 ans l'université de Marbourg, où elle situe son film. Et elle n'a pas choisi par hasard son arbre (en fait trois arbres d'âges différents trouvés en Hongrie), un gingko biloba. "Tous les personnages humains de ce film sont des êtres solitaires. Pour une raison ou une autre, ce sont des outsiders. On ne peut pas imaginer outsider plus parfait que le ginkgo biloba. Autrefois, plusieurs variétés de ginkgo biloba régnaient sur toute la planète, avant d'avoir presque disparu. Au XVIIIe siècle, des explorateurs en ont trouvé quelques exemplaires en Chine et au Japon. C'est peut-être la seule plante qui peut nous remercier. Nous ne l'avons pas détruite ; nous l'avons réintroduite tout autour du globe. Les premiers exemplaires ont été ramenés en Europe. Comme ils étaient très précieux, ils ont été plantés près des châteaux et des demeures nobiliaires, pour en prendre soin et s'assurer que personne ne les vole", explique la cinéaste, que nous rencontrions sur le Lido de Venise il y a un an par une très chaude journée de septembre.
Ildiko Enyedi, entourée de ses deux acteurs, Enzo Brumm et Luna Wedler, lors du photocall de "Silent Friend", présenté en Compétition de la 82e Mostra de Venise, le 5 septembre 2025. ©AFP or licensorsToujours aussi intrigant, Silent Friend explore le lien qui nous unit à la nature. Comme dans Corps et âme, la réalisatrice de 70 ans se place dans la position d'une observatrice objective, auscultant ses personnages à la manière d'une scientifique, quand elle ne choisit pas le point de vue de l'arbre.
Son film, Enyedi le nourrit d'ailleurs de recherches scientifiques, que ce soit sur le fonctionnement du cerveau des bébés (complètement différent de celui des adultes) ou sur le mode de communications des plantes. Dans l'esprit de La Vie secrète des arbres, célèbre livre de l'ingénieur forestier allemand Peter Wohlleben dont Jörg Adolph et Jan Haft avaient tiré un documentaire en 2017.
Dans ses recherches, la cinéaste s'est notamment souvenue des travaux scientifiques de Goethe, qu'elle estime visionnaires. "Il a proposé une forme d'expérimentation participative. À l'époque, on l'a renvoyé à la littérature, car on était encore dans le point de vue newtonien de l'observateur objectif tout-puissant, séparé de ce qu'il observe. Mais depuis le début du XXe siècle, l'expérimentateur fait partie de l'expérience en physique et c'est aussi le cas en biologie aujourd'hui. Les trois personnages du film se mettent donc, sans le savoir, dans les pas de Goethe pour aborder la nature. La science n'est en fait qu'une façon de se reconnecter…", estime la cinéaste.
"Silent Friend" s'ouvre sur une scène formidable : l'excavent d'entrée d'une jeune étudiante, face à un jury masculin totalement phallocrate... ©Szilagyi_LenkeCet apport scientifique permet de proposer un contrepoint très esthétique à la fiction, notamment quand Enyedi utilise l'imagerie cérébrale de façon très colorée pour montrer la réaction d'un arbre à un stimulus, en parallèle avec celle d'un cerveau humain.
La Hongroise a choisi que ses personnages utilisent des interfaces permettant de donner accès à l'invisible. C'est le cas de la photographie en noir et blanc dans le premier segment, où elle s'est inspirée des travaux du photographe allemand Karl Blossfeldt (1865-1932). "Il a juste pris un oignon, de l'ail, un chou ou n'importe quoi, et l'a mis devant un fond très simple pour le prendre en photo. Face à ses photos, on se dit : oh mon Dieu, je n'avais jamais vu cet être ! Sur quelle planète suis-je ?", commente Enyedi.
"La Vie secrète des arbres": un documentaire qui, dans ses meilleurs moments, transcende le best-seller du forestier allemand"À la fin des années 1960, début des années 1970, tout tournait autour de l'expérimentation par les sensations, avec les substances psychédéliques, le fait de marcher pieds nus ou d'être ouvert à toutes sortes d'expériences ne soulignant pas notre différence avec le reste du monde, mais cherchant au contraire une forme de connexion. C'était un peu naïf, enfantin, mais très beau…, estime la cinéaste. Aujourd'hui, on se focalise sur toutes sortes d'interfaces complexes pour visualiser les ondes cérébrales ou ce qui se passe au cœur d'une cellule. La science nous donne accès à ce qui se passe sous la surface, à ce qui n'est pas directement accessible à nos sens. Avec l'aide d'un ordinateur, de différents capteurs, nous pouvons désormais atteindre ce monde invisible.."
En s'inspirant de son travail sur le fonctionnement du cerveau humain, Tony (Tony Leung Chiu-wai), un chercheur en neurosciences, tente de capter la vie intérieure d'un arbre. ©Szilagyi_LenkePorté par une spiritualité animiste, Silent Friend est un film étonnant. Flirtant avec une forme d'ésotérisme, la cinéaste ne se prend néanmoins jamais au sérieux. Elle pratique en effet un humour de situations délicat, notamment dans la confrontation, pleine de malentendus à cause de la barrière de la langue, entre Tony Leung (l'acteur de Wong Kar-wai, rare au cinéma ces dernières années) et Sylvester Groth.
Film en apesanteur, hors du temps, Silent Friend détonne dans le paysage cinématographique actuel. Comme Corps et âme, cette fable écologique nous met en garde contre le danger de perdre tout contact avec la nature. Et nous montre que l'Homme est loin d'être l'unique être sensible sur une Terre qu'il ne cesse de dévaster…
À l'issue de ce film, Ildiko Enyedi ne sait pas si elle comprend mieux la nature. "Je suis juste consciente de l'existence de nombreux êtres autour de moi, qui ne me considèrent pas vraiment. Du point de vue d'un serpent, je ne suis pas très importante. Je suis juste un géant stupide et maladroit qui, avec un peu de chance, ne l'écrasera pas…"
En 1908, Grete (Luna Wedler) participe à un atelier de danse inspiré du travail d'Isadora Duncan, qui cherche à reconstituer les danses grecques antiques. ©Szilagyi_Lenke
©SeptemberDrame Scénario et réalisation Ildiko Enyedi Photographie Gergely Pálos Musique Gábor Keresztes et Kristóf Kelemen Montage Károly Szalai Avec Tony Leung Chiu-wai, Luna Wedler, Enzo Brumm, Sylvester Groth, Martin Wuttke, Johannes Hegemann, Rainer Bock, Léa Seydoux… Durée 2h25
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