Google, Meta, Apple, Microsoft, OpenAI, TikTok et X ont tous installé leur siège européen en Irlande. Le pays est devenu à la fois un paradis fiscal et un paradis réglementaire. ...
Une opinion de Johnny Ryan, directeur au Conseil irlandais pour les libertés civiles (Irish Council for Civil Liberties)
Depuis le 1er juillet, l'Irlande assume la présidence tournante du Conseil de l'UE pour six mois. C'est au cours de cette période que l'ensemble de la réglementation européenne sur la tech et l'intelligence artificielle sera renégocié. En apparence, l'Irlande est un bon élève européen, un fervent défenseur des droits de l'homme et un phare du progressisme. En réalité, l'État irlandais est sous l'emprise de la Big Tech. Il ne peut pas se faire confiance pour agir de manière juste. Il devrait se retirer de toutes les discussions relatives à la technologie en sa qualité de président du Conseil de l'UE.
La dernière fois que l'Irlande a occupé la présidence remonte à quatorze ans, lors des négociations sur le RGPD (le règlement européen sur la protection des données). Une note interne confidentielle de Facebook décrit une réunion au cours de laquelle des dirigeants de l'entreprise ont rencontré le Premier ministre irlandais pour se plaindre des règles de protection des données alors envisagées. Ils sont repartis avec l'assurance que l'Irlande utiliserait son "influence significative" en tant que présidente du Conseil de l'UE pour obtenir ce que Facebook qualifiait de "résultat positif". Les dirigeants de Facebook ont ensuite participé à "un dîner organisé par de hauts responsables politiques irlandais afin d'étudier les différentes manières dont l'Irlande pourrait se rendre utile".
Niches fiscalesLe pays qui assure la présidence contrôle l'ordre du jour des 27 gouvernements. Il peut faire avancer certains dossiers et en laisser d'autres s'enliser. Chypre, un pays petit et vulnérable situé dans une région instable, a su tirer parti de sa présidence de janvier à juin de cette année pour inscrire les engagements de défense mutuelle à l'ordre du jour européen.
Attirés par les niches fiscales irlandaises et une culture proche de celle des États-Unis, Google, Meta, Apple, Microsoft, OpenAI, TikTok et X ont tous installé leur siège européen en Irlande. Cette concentration a fait de la Commission irlandaise de protection des données (DPC) le principal gendarme du secteur pour l'ensemble du continent. L'Irlande avait d'ailleurs œuvré en ce sens lorsqu'elle présidait le Conseil en 2013.
guillementLà où les enjeux sont cruciaux, l'Irlande a laissé grande ouverte une porte dérobée réglementaire, permettant aux géants américains et chinois d'opérer en toute impunité à travers l'Europe depuis dix ans.
Les résultats sont édifiants. Le président de la DPC a récemment admis que l'Irlande n'avait jamais mené à terme la moindre enquête européenne sur Google au cours des dix années qui ont suivi l'adoption du RGPD. La protection des citoyens à l'échelle de l'UE s'en trouve paralysée, car tous les autres États membres sont suspendus aux décisions de l'Irlande pour formuler une réponse commune.
Enjeux cruciauxEt lorsque la DPC a fini par agir, elle l'a fait maladroitement et sous une pression extrême. L'autre autorité de régulation irlandaise d'importance, la Coimisiún na Meán (la commission des médias), jouit d'une meilleure réputation mais dispose de pouvoirs bien plus limités. Là où les enjeux sont cruciaux, l'Irlande a laissé grande ouverte une porte dérobée réglementaire, permettant aux géants américains et chinois d'opérer en toute impunité à travers l'Europe depuis dix ans. Le pays est devenu à la fois un paradis fiscal et un paradis réglementaire.
L'Irlande en tire des bénéfices colossaux. En 2024, seulement trois entreprises américaines représentaient plus de la moitié des recettes de l'impôt sur les sociétés du pays. En 2022, elle a perçu près de cinq fois plus d'impôt sur les sociétés par habitant que la France ou l'Allemagne. On peut certes admirer un pays autrefois petit, pauvre et sous-industrialisé pour avoir remporté cette course au moins-disant et s'être enrichi. Mais les conséquences sont dramatiques pour la compétitivité de l'Europe et pour ses enfants.
Apple verse 11 milliards d'euros à l'Irlande : une leçon d'attractivité fiscale pour la Belgique ?Le film de 2026 Molly v the Machine retrace l'histoire de Molly Russell, une adolescente de 14 ans qui s'est donné la mort en 2017 après que les algorithmes des réseaux sociaux ont poussé des contenus suicidaires dans son fil d'actualité. D'autres drames similaires se produiront inévitablement en Europe si l'Irlande ne commence pas à appliquer les règles de l'UE en matière de données. Celles-ci exigent que les algorithmes de recommandation soient désactivés par défaut, car ils exploitent des données particulièrement intimes sans le consentement des parents.
Un recrutement qui a sombré dans l'absurdePourtant, l'Irlande semble avoir renoncé jusqu'au sens des apparences. Sa nouvelle commissaire à la protection des données n'est autre que l'ancienne lobbyiste en chef de Meta en Irlande à l'époque de l'affaire Cambridge Analytica. Le processus de recrutement mis en place par le gouvernement irlandais a sombré dans l'absurde : le seul expert siégeant au comité de sélection était un avocat de la Big Tech. De plus, les critères de sélection ont privilégié des compétences managériales génériques, excluant de fait les profils de régulateurs chevronnés, capables d'enquêter sur les entreprises technologiques les plus sophistiquées de la planète.
Quant à la précédente commissaire irlandaise, elle vient de rejoindre le cabinet d'avocats de Meta après une année de transition. Avant de quitter la DPC, elle avait intenté une action en justice devant la plus haute juridiction européenne contre toutes les autres autorités de protection des données de l'UE, parce que celles-ci avaient voté pour contraindre la DPC à enquêter sur l'utilisation par Meta des données les plus intimes des utilisateurs. Bien que l'affaire ait été classée sans suite, cette démarche a offert à Meta un sursis d'un an avant même le début de l'enquête.
L'Irlande exige le blocage des 76 millions d'euros de Google dus à la start-up belge ProxistoreComme l'a écrit Wynn-Williams, ancien cadre de Meta, dans son ouvrage Careless People, Meta considère la DPC comme son "toutou". Plus tôt ce mois-ci, le ministre irlandais des Affaires étrangères a publié sur son profil LinkedIn une photo aux côtés d'un lobbyiste de Meta, accompagnée du message suivant : "Ravi d'avoir rencontré Meta hier pour discuter des priorités de la prochaine présidence irlandaise", avant de lister les principaux éléments de langage de la multinationale.
Meilleure protection en ligne des enfantsL'Irlande bloque également les recours collectifs intentés au nom des enfants contre les entreprises technologiques en interdisant leur financement commercial, alors même qu'elle autorise ce type de financement pour l'arbitrage commercial. Selon le sondage "Eurobaromètre" de ce mois-ci, 92 % des Européens souhaitent une meilleure protection en ligne pour leurs enfants. L'Irlande ne garantira pas cette protection à moins que les dirigeants européens ne commencent à l'exiger fermement.
Il fut un temps où l'Europe incarnait la réponse mondiale face aux pires excès des géants de la tech. L'Irlande a saboté ce rêve en échange d'une immense manne fiscale. Combien de temps encore les dirigeants européens toléreront-ils que l'Irlande sacrifie la santé mentale des enfants de leurs propres pays ?
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