Membre de l’Académie royale de langue et de littérature néerlandaise, l’essayiste Luc Devoldere souligne que l’attachement à sa propre culture n’a de sens que s’il s’accompagne d’une véritable curiosité pour celle des autres. ...
Polyglotte, passionné d'histoire antique, Luc Devoldere (Courtrai, 1957) est un homme de culture. Lorsqu'il évoque la Wallonie, le brillant essayiste ne commence ni par la politique ni par les querelles communautaires. Ce qui lui vient spontanément à l'esprit, ce sont des paysages, des villes, des nuances.
À ses yeux, comme la Flandre et la Belgique, la Wallonie est multiple. Entre Tournai et Liège, entre Bastogne et Waterloo, le Courtraisien voit une mosaïque de territoires, où chaque lieu raconte une histoire différente.
Cette attention aux nuances ne surprend pas chez celui qui, durant près de vingt ans, a dirigé "Ons Erfdeel", devenue "De Lage Landen" et "Septentrion", une revue consacrée au dialogue entre les cultures néerlandophone et francophone.
Anne Provoost : "Les Flamands ne veulent pas perdre les Ardennes"L'identité wallonne est plus territoriale que linguistiqueSpécialiste des langues anciennes, humaniste de formation, Luc Devoldere considère que les langues ne sont pas des murs mais des passerelles. Pour lui, l'attachement à sa propre culture n'a de sens que s'il s'accompagne d'une véritable curiosité pour celle des autres.
Cette conviction nourrit sa lecture de la Belgique. Selon Devoldere, l'identité wallonne ne peut être comprise à travers le seul prisme de l'identité flamande.
Il rappelle que les deux régions ont suivi des trajectoires historiques différentes. Là où la Flandre s'est affirmée au terme d'un long combat pour la reconnaissance du néerlandais, la Wallonie s'est construite autour d'une autre histoire : celle de l'industrialisation, des bassins charbonniers et sidérurgiques, des luttes sociales, de l'immigration puis des profondes mutations économiques qui ont marqué la seconde moitié du XXᵉ siècle.
"On affirme plus facilement son identité lorsqu'elle est contestée que lorsqu'elle paraît aller de soi", observe-t-il. La Wallonie n'a jamais connu une mobilisation comparable à celle du Mouvement flamand. Le français y était déjà la langue des institutions et de la promotion sociale, même si une grande partie de la population parlait encore le wallon ou d'autres langues d'oïl (parlée au nord de la France, alors que la langue d'oc le fut au sud de l'hexagone, NdlR). Son identité est donc restée davantage historique et territoriale que linguistique.
Cette différence d'origine explique aussi, selon lui, pourquoi la conscience wallonne apparaît souvent moins militante que la conscience flamande. Non parce qu'elle serait moins forte, mais parce qu'elle est née dans un autre contexte.
La maîtrise du néerlandais n'est pas un luxeLa question des langues reste pourtant au cœur de sa réflexion.
Cet ancien professeur de l'enseignement secondaire regrette que l'apprentissage du néerlandais demeure encore trop souvent perçu comme une contrainte dans l'enseignement francophone. En revanche, les Flamands continuent à considérer le français comme une nécessité.
Cette asymétrie lui paraît être l'un des principaux obstacles au dialogue entre les deux communautés. Il se réjouit dès lors de la décision de rendre à nouveau obligatoire l'apprentissage du néerlandais dès la troisième primaire en Wallonie à partir de 2027.
La Flandre durcit l'accès prioritaire aux écoles néerlandophones à Bruxelles: les détails d'une réforme qui ne fait pas l'unanimitéLe physicien et l'antisémiteLorsqu'il s'agit de désigner le Wallon qu'il admire le plus, le choix de Luc Devoldere se porte sans hésiter sur Georges Lemaître. Selon lui, le prêtre et physicien qui mit au point la théorie de l'expansion de l'Univers incarne l'une des plus grandes figures scientifiques du XXᵉ siècle et un remarquable exemple du rayonnement intellectuel de la Belgique.
À travers Georges Lemaître, Luc Devoldere aime aussi rappeler les paradoxes de l'histoire belge.
Sait-on que l'illustre physicien partagea les tranchées de l'Yser avec… Joris Van Severen, dirigeant du Verdinaso, mouvement d'extrême droite entre les deux guerres ? Selon Devoldere, les deux hommes poursuivent une correspondance malgré leurs parcours radicalement divergents par la suite. Une manière de rappeler que "les liens humains résistent parfois mieux que les frontières idéologiques".
Figure majeure de l'extrême droite flamande de l'entre-deux-guerres, Joris Van Severen demeure une personnalité très controversée, engagée en faveur d'un projet politique autoritaire et antisémite. Arrêté par les autorités belges lors de l'invasion allemande, il fut exécuté sans procès à Abbeville par des soldats français le 20 mai 1940.
En Flandre aussi, l'école est sous tensionLa complémentarité, ce trésorC'est cependant lorsqu'il évoque les paysages wallons que le regard de Luc Devoldere se fait le plus personnel.
Pour beaucoup de Flamands, explique-t-il, la Wallonie est d'abord le pays des camps scouts, des vallées, des rivières et des forêts. Dans une Flandre plus densément peuplée et davantage urbanisée, elle représente un espace de respiration, un dépaysement à quelques dizaines de kilomètres de chez soi.
Il résume volontiers cette complémentarité en une image simple : la Wallonie offre l'espace, la Flandre les réseaux. L'une possède une profondeur territoriale devenue rare, l'autre une ouverture économique et maritime qui fait sa force. Deux réalités différentes, mais profondément complémentaires.
Au fond, toute la pensée de Luc Devoldere tient dans cette conviction : la pluralité belge n'est pas vouée à devenir une ligne de fracture. Les différences peuvent aussi devenir des occasions de rencontre.
"La différence n'est pas un obstacle lorsqu'elle devient une invitation à comprendre l'autre", note-t-il. Une phrase qui résume autant sa vision de la Belgique que sa manière d'habiter le monde.
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